Amok

“— Amok ?… je crois me sou­ve­nir… c’est une espèce d’ivresse chez les Malais…
 — C’est plus que de l’ivresse… c’est de la folie, une sorte de rage humaine… une crise de mono­ma­nie meur­trière et insen­sée, à laquelle aucune into­xi­ca­tion alco­o­li­que ne peut se com­pa­rer. Moi-même, au cours de mon séjour là-bas, j’ai étudié quel­ques cas — lorsqu’il s’agit des autres on est tou­jours pers­pi­cace et très posi­tif —, mais sans que j’aie pu jamais décou­vrir l’effrayant secret de leur ori­gine… C’est lié sans doute, d’une cer­taine façon, au cli­mat, à cette atmosphère dense et étouf­fante qui oppresse les nerfs comme un orage, jusqu’à ce qu’ils cra­quent… Donc l’amok… oui, l’amok, voici ce que c’est: un Malais, n’importe– quel brave homme plein de dou­ceur, est en train de boire pai­si­ble­ment son breu­vage… il est là, apathi­que­ment assis, indif­fé­rent et sans éner­gie… tout comme j’étais assis dans ma cham­bre… et sou­dain il bon­dit, sai­sit son poig­nard et se pré­ci­pite dans la rue… il court tout droit devant lui, tou­jours devant lui, sans savoir où… Ce qui passe sur son che­min, homme ou ani­mal, il l’abat avec son kriss, et l’odeur du sang le rend encore plus vio­lent… Tan­dis qu’il court, la bave lui vient aux lèvres, il hurle comme un pos­sédé… mais il court, court, court, ne regarde plus à gau­che, ne regarde plus à droite, ne fait plus que cou­rir avec un hur­le­ment stri­dent, en tenant dans cette course épou­van­ta­ble, droit devant lui, son kris ensan­glanté… Les gens des vil­la­ges savent qu’aucune puis­sance au monde ne peut arrê­ter un amok… et quand ils le voi­ent venir, ils vocifè­rent, du plus loin qu’ils peu­vent, en guise d’avertissement: “Amok ! Amok !” et tout s’enfuit… Mais lui, sans enten­dre, pour­suit sa course ; il court sans enten­dre, il court sans voir, il assomme tout ce qu’il ren­con­tre… jusqu’à ce qu’on l’abatte comme un chien enragé ou qu’il s’effondre, anéanti et tout écumant…”

Ste­fan Zweig, Amok

6 Dezembro 2004

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